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« Je suis Annemarie Schwarzenbach », le réel et son double

 Artpress, juin 2015.

Le film singulier de Véronique Aubouy consacré à l’écrivain et voyageuse suisse Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) n’est que l’une des faces visibles d’un projet vieux de presque vingt ans. Il a en effet connu d’autres extensions sous les formes diverses d’un scénario de long métrage de fiction (Inconsolable, non tourné faute de financement), d’une émission de radio et d’une performance au centre culturel suisse en 2008 (une autre est à venir).

Sortie en salle le 15 avril 2015.

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Expédition taxi-maboule

Feuilleton radiophonique de Thomas Cheysson et Yves Nilly
Dix épisodes mis en onde par Jean-Matthieu Zahnd
Diffusé par France Culture du 2 au 13 février 2015 à 20h30

 

Au cœur de l’été 1960, les colonies françaises d’Afrique noire s’apprêtent à célébrer leur indépendance.

Julien, dilettante des beaux quartiers, Patrice, frais émoulu de l’ultime promotion de l’École coloniale, accompagnés de Suzanne, ethnologue, et Xavier-Omar, étudiant en médecine martiniquais, débarquent à Dakar.

Ils ont imaginé un spectacle pédagogique itinérant qui célèbre près de deux cents ans de génie colonial français, tout en reconnaissant les méfaits et dérives de la France et de ses élites en Afrique.

Expédition taxi-maboule[1] raconte cet été 1960, historique et extraordinaire pour la France et l’Afrique, au fil d’une extravagante expédition qui vire à l’odyssée puis se disloque sous la fureur et les jets de pierre de villageois et dans le crash de l’aéroplane d’Ernest Hemingway, au fin fond de la forêt équatoriale camerounaise. La mèche est allumée, rien ne semble pouvoir l’éteindre. Au cœur d’une indépendance qui se conquiert désormais les armes à la main, les jeunes gens vont de rencontres étonnantes en aventures périlleuses. Traqués par les services secrets français, ils s’abandonnent à la violence de cet été africain de tous les dangers.

[1] Le taxi-maboule est une brouette qui sert à transporter les objets encombrants, du frigo à la grand-mère, et connu pour écraser tout sur son passage.

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Oublier Babylone, Film Français

article Le Film Français- PV

« En fiction, Les Poissons Volants développe Oublier Babylone, sous les plumes des scénaristes Thomas Cheysson et Yves Nilly, qui passeront pour la première fois à la réalisation. Inspiré de l’histoire autobiographique de l’un de ses auteurs, le film narre le parcours d’un jeune homme débarquant en Irak, à Bagdad (Guillaume Gouix récemment remarqué dans Les revenants), quelques semaines avant le déclenchement de la guerre, chargé par son père diplomate (Michael Lonsdale) de remettre une lettre à Saddam Hussein qui pourrait empêcher le conflit qui gronde. La force du projet, selon Sophie Goupil, est d’être « un vrai film d’aventure à partir d’une histoire éternelle de filiation ». Doté d’un budget prévisionnel de 1,8M€, en cours de financement, Oublier Babylone devrait se tourner durant l’hiver 2013 entre la France, à Paris, et la Turquie où seront reconstituées les scènes censées se passer à Bagdad. »

Quoi de neuf sur le front ?

Le caporal G. s’est égaré lors de sa dernière mission en Afghanistan. Ses compagnons rentrent en France, alors qu’il est prisonnier d’un jeune homme afghan qui lui fait traverser le pays à dos d’âne.

Les deux hommes ne se comprennent pas. L’un ne parle que le pachtoune, l’autre le français, avec des rudiments d’anglais militaire qui ne lui servent pas davantage.

G. s’évade. Il est seul et démuni, sans arme ni équipement, pieds nus. Il a peur. Tout est hostile.

La section de G. est à Chypre : sas de décompression avant le retour en métropole, dans un hôtel de luxe d’une station balnéaire. Psychologues présents vingt-quatre heures sur vingt-quatre, hammam et  massages, plage, buffets plantureux, plus aucune arme ni matériel militaire ; ils quittent ce monde hors de la réalité dans lequel ils ont vécu pendant six mois.

Hors de la réalité… G. cherche et retrouve le jeune homme et son âne. Il accepte de le suivre : que peut-il faire d’autre ? Le jeune Afghan ne semble pas hostile, il n’est visiblement pas Taliban, il voyage discrètement, comme s’il était aux abois, vers une destination inconnue, à l’écart des zones de combat. Au fil de leur périple se noue une singulière relation. Ils se montrent des photos, chacun s’ouvre à son alter ego qui écoute et devine plus qu’il ne comprend. Le jeune homme s’appelle Sorhab, il porte la photo d’une jeune femme contre son cœur.

Ils se confient d’autant plus facilement qu’ils savent que l’autre ne comprend pas.

G. parle sans retenue, de sa drôle de guerre, de l’ennemi invisible, de sa famille, de ses doutes et sa fierté de soldat aussi. Sorhab s’épanche tout autant : se montre même joyeux, facétieux. Il est un soldat déserteur de l’ANA[1]. Il veut rejoindre celle qu’il aime, mais la zone est sous contrôle des insurgés : il va à une mort certaine et risque de mettre toute la famille en danger. Il espère qu’en livrant G. aux Talibans, il pourra monnayer sa fuite avec sa compagne.

Le retour à la dure réalité, leur vrai destin, est au bout du chemin.



[1] Armée Nationale Afghane.

Affaires mineures

Affaires mineures, ou plutôt affaires de mineurs, responsabilité, majorité ou immaturité ? On a peur pour nos enfants ou les enfants font peur ? Délinquance, couvre-feu, transgression, parents à responsabilité déléguée ou déresponsabilisation collective ? Réponse pénale et réponse politique, punir l’enfant pour protéger l’adulte ? Dire la loi et prévenir la récidive, pénalisation outrancière, juge des enfants ou enfants jugés tout simplement ? Droit pénal des mineurs, ordonnance de 1945, culpabilité, punition, discours de Grenoble…

Le sujet nous taraude depuis longtemps. Alors que notre société utilise sans discontinuer la délinquance des mineurs comme argument politique, elle rechigne à la représenter dans le champ de la fiction.
Nous sommes persuadés que c’est non seulement nécessaire, mais que la place de cette fiction est à la télévision.

Soyons provocant un instant. D’un côté, l’ordonnance du 2 février 1945 qui redéfinit en profondeur la justice des mineurs après la guerre et donne à la société les moyens de protéger ses enfants. De l’autre, les réformes successives, — dont le point d’orgue est le discours du Président à Grenoble le 30 juillet 2010 — qui doivent donner à la société les moyens de se protéger de ses enfants.

Quelle perception la société a-t-elle de la délinquance des mineurs, aujourd’hui, hier ? La nature des délits a-t-elle réellement changé ? Les formes de délinquances sont-elles si radicalement différentes qu’elles nécessitent d’ébranler cette partie de notre système judiciaire ?

La tête de Pancho Villa

La tête de Pancho Villa a été volée après sa mort. Mille histoires et rumeurs courent sur le sujet. En écrivant DMM City, nous en avons recencé un grand nombre. Pendant l’écriture de DMM City, nous n’avons jamais tranché la question de savoir si notre Doroteo était réellement Pancho Villa ou non. Il a l’âge (124 ans), ce pourrait bien être lui. L’épisode 6 est quand même intitulé « La tête de Pancho Villa ».

À la fin de la série, Dortoeo meurt, et nous voulions faire un sort à sa tête. Il existe une version du douzième et dernier épisode dans laquelle il est décapité par un camion au bord d’une petite route mexicaine. Nous sommes plus sobres dans la version définitive: Carlos Fuentes, le détective obtient l’autorisation d’inhumer le corps de Doroteo à Chihuahua dans la tombe de Pancho Villa, après avoir fait constater qu’elle était vide. Lors de la cérémonie, les enfants forcent le cercueil et découvrent le corps de Doroteo sans tête, et l’air coupable de Fuentes. Nous entamons probalement l’écriture d’une version radiophonique de DMM City à la rentrée. Mais ce n’est pas cela qui me fait écrire ces quelques lignes sur la tête de Pancho Villa. Je lisais hier soir le premier livre de la série que James Lee Burke a consacrée au lieutenant de police Dave Robicheaux, La pluie de néon. Et je suis tombé sur le récit le plus incroyablement fantaisiste concernant la tête de Pancho Villa:

« Je songeai aux compagnons de route de Pancho Villa qui avaient trouvé son assassinat et la fin de son ère de violence tellement inacceptables qu’ils avaient déterré son cadavre, sectionné la tête du tronc avant de la placer dans une énorme bombonne de verre pleine de rhum blanc et emporté le tout dans une Ford Modèle T jusqu’aux Monts Van Horn aux abords d’El Paso, où ils lui avaient donné une sépulture en le recouvrant sous un tas de roc orange. Des années durant ensuite, à la nuit tombée, ils avaient dégagé les pierres, bu le mescal, fumé la marijuana en s’adressant au visage en rictus tout bouffi, flottant derrière le verre. »

Ce serait une très jolie scène à filmer, non?

Écriture du « Mur du silence » achevée

Nous avons achevé « Le mur du silence ». Près de six mois d’écriture (nous en avions annoncé quatre) frénétique et acharnée aux côtés de Jean-Claude Barny.

Un long chemin, parfois chaotique, toujours passionné. Beaucoup de discussions, de propositions, de corrections, de révisions. Et un scénario que nous aimons beaucoup à l’arrivée. Le scénario aurait pu me rendre fou, il est en réalité un de ceux qui m’ont le plus appris ces dernières années.

Une parenthèse: c’était la premire fois que nous écrivons un polar. C’était, pour ma part, me frotter à un genre que je ne comprends pas. Jamais, ô grand jamais, je ne me préoccupe du meurtrier quand je lis un roman policier. Ça ne m’intéresse pas
et puis j’oublie. Et quand vient la grande révélation finale, on ne peut même pas dire que ça me surprend, parce que toujours la surprise est construite pour ceux (et donc réservée à ceux) qui ont cherché pendant la lecture. Et pourtant j’adore les polars, mais ce qui me plaît est ailleurs, entre les ressorts et les ficelles. Ma grande faute et ma grande peine pour ceci.

Le scénario est parti à la commission Outre-Mer du CNC. Il sera présenté à l’avance sur recettes en septembre. Réponse en fin d’année.

Bérurier Noir

Nous nous étions posé la question avant l’écriture.

Pendant les repérages de Mort aux espions!, le « catéchisme du révolutionnaire » de Netchaïev à la main et les pulsions folles des groupes de punk-rock dans l’autoradio, nous avons souvent sillonné les routes du film. Enola était du voyage, allongée sur la banquette arrière, nos enfants à elle seule. Elle trouvait parfois que nous étions des viocs, mais on en connaît un rayon côté musique et nous, les Sex Pistols et Bérurier Noir, on les a vus en concert, alors qu’elle remette son casque sur les oreilles et regarde les paysages.

Ce n’est pas une simple déclaration d’intention. Dans « Mort aux espions ! », la musique et les paroles jouent un rôle très important. Bérurier Noir : Enola chante les paroles de leurs chansons, bouge et danse en écoutant leur musique, elle les rencontre et assiste au concert qu’ils donnent en Pologne.
Bérurier Noir colle à l’histoire du film. Arrivée tardive sur la scène punk (comme Alexandre sur celle des exécuteurs). Mise en sommeil et disparition programmée en 89. Réapparition inattendue à trois reprises depuis : trois concerts durant lesquels se sont rassemblés 50.000 spectateurs, génération d’Alexandre et d’Enola confondues. Comme les espions, le groupe est enveloppé d’une aura mythique et mystérieuse.
Bérurier Noir colle au chaos du film. Colère, violence, brutalité de la musique punk. Une musique qui ne suit pas le vent et sème brutalement la tempête. Nous l’utilisons comme un élément du film (c’est la musique dans le film, pas la musique du film).
Enola en chante des couplets, à cinq reprises pendant le film. Elle les utilise comme un masque à ses propres sentiments, et comme une arme. Parfois elle crie, parfois elle se fait plus mélodique ou plus douce que le morceau d’origine. Pour la plus grande part, elle les chante à cappella.
Nous entendons souvent des bribes s’échapper de ses écouteurs.
Dans la maison en Beauce, dans la voiture pendant le voyage : quelques bouffées des morceaux, à plein volume. Ils sont toujours des rappels de ce qu’elle a chanté auparavant ou de ce qu’elle chantera par la suite.
À deux reprises dans le film, nous plongeons dans un concert de Bérurier Noir. Fracas sonore assourdissant, violence joyeuse et déjantée. Une première fois à travers des images de leur concert d’adieu à l’Olympia en 89, qu’Enola regarde sur un vieux téléviseur à Berlin. Une deuxième fois à Poznań, où le mythe rejoint la réalité : Enola peut plonger dans la foule et participer à un pogo effréné face aux vrais, aux vieux de Bérurier Noir.

Nous avons rencontré Loran, le (vrai, le vieux) guitariste des Bérus. Il a lu le scénario. Une lecture acérée, pertinente (si seulement tout le monde pouvait être à ce diapason…) et enthousiaste. Avant d’avoir lu, l’association espion/punk le laissait perplexe. Ce n’est plus le cas. Il trouve le film haletant et juste. Nous sommes heureux d’avancer avec lui!

Justice des enfants

L’écriture du Mur du silence progresse.

A l’occasion d’une séance de travail avec Barny, nous croisons Serge Lalou, au détour d’une travée des Films d’Ici.

Nous sommes des auteurs qui proposons. Nous débarquons toujours chez les producteurs avec des projets qui nous semblent indispensables. Il est rare que cet avis soit partagé par les diffuseurs.

Le temps est froid. Je suis resté coincé sous la neige pendant deux semaines. L’humeur est particulière. Alors que ce n’est pas dans nos habitudes, nous interrogeons Serge sur ses désir de production. Pourquoi pas, pour une fois, essayer de sentir le désir des responsables de programmes… histoire de voir si quelque chose nous plairait.

Du bout des lèvres, Serge lache: « La justice des enfants, fiction, une série ».

Bien sûr, il sait qu’il fait mouche. S’il y a bien un sujet fort à la périphérie de DMM City, c’est celui-là.

Réfléchissons un instant. D’un côté il y a l’ordonnance du 2 février 1945, de l’autre le discours de Sarkozy à Grenoble le 30 juillet 2010.
Depuis novembre, Michel Mercier, notre Garde des Sceaux, s’échine à expliquer que les orientations actuelles en matière de justice des mineurs ne sont que des réformes parmi d’autres, qui s’inscrivent dans la longue liste des textes qui réforment ladite justice des mineurs depuis le début du siècle.
Le début du siècle? Oui, le début du siècle. Il insiste: pourquoi vouloir sacraliser l’ordannance de 45, elle qu’un texte parmi d’autre, la justice des mineurs existe depuis le début du siècle!
Certes. Mais l’ordonnance de 45 n’est certainement pas un texte parmi d’autres. C’est elle qui définit le mineur, non pas comme un adulte en réduction, mais comme un adulte en devenir. C’est elle qui définit le mineur délinquant comme un individu dont la société est responsable et qu’elle doit protéger (le texte n’a-t-il pas été écrit, entre autre, pour protéger les millers d’orphelins issus de la guerre?). Comme nous ne cessons de le répéter dans DMM City (sans trouver beaucoup d’écho), il s’agit bien de nos enfants. L’insistance de Mercier à reléguer l’ordonnance de 45 à une réforme parmi d’autre est délibérée et suspecte.

Continuons à réfléchir. Nous allons bien trouver une idée. Quelque chose de simple qui, sans être insistant, montrera le grand écart entre 1945 et 2010.

Jean-Claude Barny

Ca y est, rebelote, Serge Lalou nous appelle en écriture: le prochain film de Jean-Claude Barny. Comme c’était le cas pour Didier Nion et son « Hérétique », c’est un projet que le réalisateur porte depuis de nombreux mois déjà. Des années de combat à mort avec un scénario qui refuse de ressembler au film qu’il a en tête.

Jean-Claude Barny, nous voyons très bien de qui il s’agit. « Nèg Maron », il y a quelques années. Un film vif, enlevé, spontané. Un film qui sort des sentiers rebattus. Un film assez juste sur les regards croisés entre Guadeloupe et métropole. Parfois, il est vrai, un peu plombé par des séquences sentencieuses et démonstratives. Peu importe, le film est réussi. Barny, c’est aussi le casting de « La haine ». Et bien sûr, beaucoup de clips de musiciens issus des cités.

Nous rencontrons Jean-Claude. Il ne ressemble pas à l’image que nous nous en étions faites. Posé, en retrait, à l’écoute.

Son projet est l’adaptation du récit écrit par Loïc Léry à la fin des années 70: un jeune Martiniquais tombé pour braquage. Le livre de Léry se déroule presqu’exclusivement en prison, à Fleury-Mérogis. Quelques pages consacrées aux braquages et au parcours à la fin du récit. Un scénario existe, qui suit assez précisément la chronologie du livre.

Au-delà des qualités et défaut du scénario: « Un prophète » d’Audiard est passé par là, laminant avec brio la thématique des tensions raciales en milieu carcéral. Il faut trouver un autre angle d’attaque, réinventer l’histoire.

Bien sûr, nous allons avancer. Le projet est excitant. Passer quelques mois dans le milieu antillais du Paris des années 70. Oui. Donc, nous allons écrire « Le mur du silence ».

« L’hérétique » – Avance sur recette!

Nous avons obtenu l’avance sur recettes du CNC pour « L’hérétique » de Didier Nion.

J’étais à Valenciennes, dans un petit hôtel, quand j’ai reçu le coup de fil de Serge Lalou.

Didier Nion, son précédent film (« Dix-sept ans »), la manière dont il porte le projet: tout cela l’a emporté.

Le scénario aussi sans doute : nous sommes tombés sur une commission qui a su se laisser séduire par sa radicalité extrême.

Vivement la suite. Depuis longtemps je n’ai pas éprouvé tant d’impatience à voir sur l’écran un film que j’avais écrit.

Épépé

Épépé sort littéralement de nulle part. Un livre posé sur une étagère, tout en bas de la pile des livres à lire. Sorti par hasard, sans aucun souvenir de sa provenance.

Sa lecture est un choc absolu.

Mais qui donc a écrit ce livre ?

Ferenc Karinthy était journaliste, linguiste, dramaturge et romancier, animateur de jeux radiophoniques et champion de water-polo. Et pendant toutes ces années, il travaillait à son chef d’œuvre, Épépé, publié en 1970. Karinthy meurt en 1992, alcoolique et presque oublié de tous.  Depuis, son roman a été traduit dans de très nombreuses langues. De pays en pays, le livre reste dans la marge, mais gagne l’aura d’un livre culte.

 

Le postulat du livre nous ravit. Il est très simple :
Un homme s’endort dans l’avion qui le mène à Helsinki pour un congrès. Il débarque ailleurs, dans une ville inconnue, où l’on parle une langue parfaitement inintelligible.
Cette métropole est familière, mais tout y est étrange et oppressant. L’homme égaré suit malgré lui la frénésie de la rue, la foule toujours en mouvement, il parcourt inlassablement les rues, et se réfugie de temps en temps dans la solitude de sa chambre d’hôtel. Il ne comprend, littéralement, plus rien.
Il cherche désespérément une solution pour quitter cette ville et rentrer chez lui. Il explique, crie, se débat sans succès, accumule les situations burlesques et tragiques.
Entre agitation vaine et brusques moments de dépression, il est attiré par Épépé, une jeune femme préposée aux ascenseurs de l’hôtel. Mais il est incapable de même saisir son prénom avec certitude : Bébé, Tyétyé, Épépé, Étété, Ébébé, Djédjé, Tété. Cette langue n’est pas seulement inintelligible, elle se dérobe, semble changer de nature selon le locuteur ou le moment de la journée.
L’étau se resserre. Il n’a plus d’argent, il est expulsé de son hôtel. Alors qu’il perd pied, il réalise qu’il a de moins en moins envie de quitter cette ville à laquelle il est pourtant irrémédiablement étranger.

Dans la tête de chaque réalisateur et de chaque scénariste, il y a ce même rêve inaccessible : trouver « l’idée ». Une sorte de Graal, ou plutôt comme une antienne qui résonne lorsqu’on découvre Its a wonderfull life (La vie est belle) de Franck Capra ou The groundhog day (Un jour sans fin) de Harold Ramis : « quelle idée géniale ! ». Comme si la force et l’évidence de l’idée pouvait suffire au film. Le postulat d’Épépé appartient indéniablement à cette catégorie.

Épépé, de Ferenc Karinthy, éditions Denoël

Écriture de « Mort aux espions! » achevée

Nous avons terminé le scénario de « Mort aux espions! ». Quelques mois de pur plaisir. Les allers-retours incessants sur le texte. Les lectures à voix haute. L’alcool bu et les petits cigares fumés. Nous nous sommes amusés, nous avons ri, nous avons (un peu) réfléchi et beaucoup fait comme nous semblait. Écrire un film que nous allons réaliser, exactement comme nous l’imaginons.

L’écriture ensemble, nous l’avons souvent mise au banc d’essai. Il y a la manière, notre « patte », une attention méticuleuse portée aux couleurs, formes et strates qui font les atmosphères et habitent nos personnages. La maîtrise d’un mode de narration qui joue de l’accumulation et de la juxtaposition des situations pour ensuite naviguer avec aisance de l’horreur à la beauté. Ça, nous adorons.

Nous avons écrit comme nous aimons le faire, avec du rythme et du chaos, mais en veillant toujours à l’intensité et à la clarté du propos, en gommant les aspérités qui nous gênent tant : les multiples rebondissements, les fausses intrigues, les complots, les dialogues brillants qui se noient sans faire avancer l’action ni le spectateur.

Notre film sera plein de chaos.

Chaos, le mot a été cité. « Mort aux espions ! » peut apparaître comme une sorte d’apologie nihiliste du chaos. Ce ne sont plus les rouages narratifs qui sont moteurs, mais le choc entre les personnages. Des personnages perdus et imprévisibles. Des personnages qui mènent la danse parce que, justement, le monde qui les entoure a perdu son sens. Osons citer James Crumley et reprendre ses mots au compte de nos personnages : « il arrive tellement de trucs bizarres ces derniers temps que je n’arrive plus très bien à
distinguer les effets des causes ; bref, pour tout te dire, je patauge complètement
 ».

Depuis bien longtemps, nous avançons dans cette direction en écriture. Mais il ne s’agit pas d’une profession de foi. Nous ne croyons pas au nihilisme, ni au chaos : nous sommes persuadés que toute action, à fortiori violente, a un sens pour celui qui l’exerce. Mais ce sens n’est pas toujours lisible de l’extérieur.

Vivement la suite.

L’hérétique, version zéro

Depuis quatre mois, nous travaillons sur « L’hérétique », le film de Didier Nion.

Adapter « Naufrager volontaire », d’Alain Bombard… Lorsque nous avons commencé, Didier nous a confié le fruit de son labeur solitaire. Des notes compilées pendant des mois, une documentation inestimable, des photos par milliers, un montage d’archive qui, déjà, ressemble à un film. Et aussi les nombreuses tentatives de continuité auxquelles dans lesquelles il se heurtait sans fin à des problèmes insolubles.

Toujours difficile de rentrer dans un projet qui habite un réalisateur depuis si longtemps.

Nous avons écrit un scénario dans notre coin, pour tenter d’apporter un recul salutaire à Didier. Nous avons fait des choix très radicaux: le film commence alors que Bombard prend la mer, il se termine avant même qu’il « atterisse » à la Barbade. Le film entier se déroule en mer, Alain [Bombard] seul dans son canot. Juste quatre séquences à terre: Jack Palmer (le compagnon de Bombard qui n’a finalement pas embarqué avec lui) dans un café à Tanger.

Nous eu de la chance, nous avons visé juste: Didier Nion voit enfin son film. Il reste bien du travail encore, pour que chaque séquence prenne sa place, pour qu’il puisse revendiquer chaque situation comme sienne.

Quinze jours sur les routes d’Allemagne et de Pologne

Repérages « Mort aux espions! », avant écriture.

Derrière les rangées denses de sapins qui longent l’autoroute, une trouée immense s’illumine d’un coup : la base aérienne américaine de Ramstein. La lumière blanche des immenses projecteurs nous aveugle et inonde le ciel et la forêt. Un gros porteur militaire à hélices est en phase d’approche. Plus brillant qu’en plein jour. L’avion atterrit presque au ralenti, dans un formidable grondement d’hélices. Un semi-remorque passe, klaxon enfoncé.

Les derniers petits jardins enneigés à la sortie du village. Auelques dizaines de mètres le long d’une voie ferrée masquée par la neige. Apparaissent les deux arches surmontées par la tour de surveillance en brique du portail du camp de Birkenau. Les rails filent jusque sous la plus grande des arches.
Les hautes clôtures de barbelés filent dans le brouillard, de part et d’autre du bâtiment. Quelques rares touristes courent dans le froid jusqu’à l’entrée du camp, s’engouffrent dans la neige et le vent, disparaissent. La lumière du jour baisse.

La route, sur les voies en face une file interminable de camions en direction de l’Allemagne. Le ciel craque, le froid engourdit.

96. Poznań. Rue hôtel. EXT-NUIT.
Alexandre rentre à l’hôtel sous la neige. Un tourbillon hypnotisant dans la lumière intense des lampadaires. Les publicités lumineuses clignotent sur les tours du centre commercial. Des jeunes gens passent en courant, les voitures roulent au pas, Alexandre s’allume une cigarette. La neige lui cingle le visage. Il a l’air heureux. Il passe devant la vitrine d’un magasin d’électronique, une des télévisions allumées diffuse les images de Moscou : le Kremlin disparaît dans la fumée.
Alexandre s’arrête, regarde derrière lui ses traces de pas dans la neige. Il fait demi-tour et se met à courir.

Quinze jours tout à fait formidables. Autant le dire: le scénario est presque achevé.

Didier Nion

Yves et moi avons rencontré Didier Nion ce matin. La rencontre a été proposée par Serge Lalou, un des producteurs des Films d’Ici. Depuis plusieurs mois, il prépare une adaptation du récit d’Alain Bombard, « Naufragé Volontaire ».

Didier Nion a un regard très intense. Il est sec et maigre. Il est… habité, impossible de trouver un autre terme. Le livre de Bombard, sa traversée de l’Atlantique (seul sur un radeau, en 1952, pour prouver au monde qu’on ne peut mourir en mer) l’habite littéralement. Chacun de ses geste, chacune de ses phrases vont dans ce sens. Il y a quelque chose d’emballant et d’effrayant. Et une certitude se dégage: s’il y a une seule personne capable de réaliser un tel film, c’est bien Didier Nion. Il sait comment le faire!

Bien sûr, nous allons plonger à ses côtés et tenter d’écrire ce film!

Didier Nion est un ébéniste. Didier Nion est un navigateur qui a traversé l’Atlantique à de nombreuses reprises. Didier Nion est surtout un grand réalisateur.

Les réalisateurs qui ont fait ne serait-ce qu’un seul bon film dans leur vie se comptent sur les doigts des mains. Didier en fait partie. Il a réalisé, il y a quelques années, un dcumentaire intitulé « Dix-sept ans ». Le film est tout simplement remarquable (critique).

« Votre film post-punk »

« Votre film post-punk… » le mot a été lâché par la productrice.

Les espions sont-ils des punks ? Notre Alexandre est-il punk ?

Exécuter des gens pour profession est une forme très concrète de nihilisme. « Le révolutionnaire ne connaît qu’une science : celle de la destruction » affirme Netchaïev — expert s’il en est en matière de nihilisme — dans son « Catéchisme du révolutionnaire ». Alexandre peut revendiquer chaque mot de ce bréviaire de la destruction, sa violence a été forgée à bonne école.

Alexandre a quarante ans, l’âge de la « seconde génération punk ». À l’ouest, les jeunes de son âge écoutaient encore les Sex Pistols ou plutôt Bérurier Noir. Les morceaux des groupes punks étaient rapides, nerveux et brutaux, trois adjectifs qualifiant parfaitement les exécutions du Smersh. Alexandre et les punks parlent un même langage. Le punk est destructeur, tout comme l’exécuteur. Les Smersh, des illégaux (même parmi les espions), ne doivent pas même exister. Ils appartiennent aux minorités invisibles, comme les punks : mis à l’index.