Véronique Aubouy, « Proust lu »

Je fais lire « A la Recherche du Temps perdu » devant ma caméra depuis le 20 octobre 1993. C’est une action et une situation propre à ma vie. Tous les mots de La Recherche sont lus à voix haute devant ma caméra. Il faudra des dizaines d’années pour tous les enregistrer. Un engagement pour la vie.
Je filme des personnes de tous horizons, de toutes générations. En tous lieux et à toutes saisons. Les lecteurs lisent dans l’ordre. Le choix des lecteurs se fait au gré de rencontres, de voyages, de recommandations. Et il y a mes proches. Ce film est aussi une autobiographie.
Chaque lecteur est libre de se mettre en scène. Chaque lecture (environ deux pages) est un portrait. Celui que je filme prête son visage et sa voix au narrateur qui n’en a pas. Un télescopage entre l’écrit et l’oral.  Par le rythme de sa lecture, par les pauses qu’il marque, il dévoile un temps qui lui est propre. Un temps qui le définit comme personne. « Proust Lu » est une somme d’actions et de mémoire. Dans la répétition « ad vitam » de ce geste (appuyer sur le bouton record, geste fait à ce jour 990 fois), se trouve mon temps à moi. Je décline cette action comme on respire, comme on mange.
C’est plus une liberté qu’une utopie, c’est me prouver que cette œuvre est une oeuvre impossible. Ce qui anime ce travail, comme ce qui animait Proust, c’est la conscience d’une aliénation.
Encore 30 ans pour en avoir fini. Je rêve du jour où je n’y arriverai pas…

Véronique Aubouy, 2007

La citation qui précède est extraite de son site Internet: http://www.veroniqueaubouy.fr/proust.html

J’ai lu pour elle le 30 juin 2007, je suis le lecteur n°588 (aujourd’hui elle en est au lecteur n°902). Les trois premières pages du Côté de Guermantes, 2. J’avais choisi de lire au Jardin des Tuileries, sur la grand roue. J’ai le vertige, j’ai lu dans un état second, désincarné. Mon rythme de lecture était tellement altéré par la peur que les trois tours de roue n’ont pas suffit pour les pages qui m’étaient attribuées, j’ai donc fini de lire en enjambant la cabine et en titubant sur le sol vers la sortie.

Quelques semaines plus tôt, j’avais assisté pendant des heures entières à la projection du film (il durait déjà 80 heures à l’époque). J’avais été très surpris. Le fil narratif du texte de Proust est non seulement préservé, mais il jaillit littéralement. Je suivais bien l’histoire mieux que lors de mes tentatives avortées de lecture de l’oeuvre de Proust. L’oreille se laisse aller, l’esprit vagabonde, puis se raccroche au récit. Une inattendue inadéquation entre le texte et le dispositif imaginé par Véronique. Mais c’est bien plus que l’oeuvre de Proust, c’est un vrai film. Les lecteurs se suivent, filmés et cadrés avec intelligence: la continuité formelle est rigoureuse et porteuse. Son inventivité se mêle à celle des lecteurs qui trouvent un cadre et mise en scène pour leurElle suffit à capter l’attention. Portrait d’une société aussi, sur vingt ans. Les gens évoluent, leur apparence, leur manière de parler et de lire. Incroyable description également du rapport des individus à la culture. Tous milieux sociaux confondus, ils se lancent à l’attaque des trois pages de Proust qui leur sont confiées. Avec peur, avec défiance, avec assurance.

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